Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Oubli et réminiscence

La psychologie telle qu’elle est enseignée à l’université met à juste titre l’accent sur le rôle primordial que joue la mémoire dans la construction de l’identité personnelle, laquelle est indispensable pour permettre à un individu d’organiser son vécu quotidien et de s’intégrer dans le groupe social dont il fait partie. Comment, en effet, pourrait-il le faire si à son réveil le matin il n’avait pas la mémoire de qui il était la veille, du travail qu’il y avait commencé et qui devait être poursuivi ou si le nom sous lequel il se présentait n’évoquait plus rien pour lui le lendemain ?
Indispensable pour assurer la conscience d’une certaine continuité de l’identité personnelle, cette mémoire masque toutefois la réalité plus profonde que, si au niveau relatif il y a bien une certaine continuité, au niveau ultime il n’existe rien de tel qu’une identité substantielle continue car, pour reprendre les mots du Bouddha, « la vérité, c’est qu’à chaque instant nous naissons et nous mourons ». Autrement dit, derrière l’identité en apparence continue à la source de ce que nous appelons l’ego, se cache une discontinuité irrécusable que seuls perçoivent ceux qui s’engagent sur le chemin de la découverte de l’identité réelle. Ce n’est pas sur ce seul thème de l’identité personnelle qu’établir une distinction entre vérité relative et vérité ultime s’impose mais, sur ce sujet peut être plus que sur d’autres, elle est essentielle car c’est sur elle que s’articule la question fondamentale du « qui suis-je ? ».
Pour la résoudre, le Bouddha a transmis zazen et nous enjoint de le pratiquer assidument. Ce faisant, une mémoire spirituelle ancrée au plus profond de nous réactive le souvenir de ce que nous sommes vraiment et n’avons jamais cessé d’être, à savoir nature de bouddha, conscience originelle infinie et inconditionnée qui embrasse toutes les existences et dissout de ce fait le sentiment d’incomplétude lié à l’illusion égotique. Sans le réveil de cette mémoire spirituelle qu’on peut qualifier de réminiscence ontologique, l’identité personnelle n’est pas perçue comme une réalité relative mais comme la réalité ultime de notre existence, avec pour conséquences les illusions et les souffrances de toutes sortes qui découlent de cette méprise. Notre situation est alors comparable à celle du rêveur auquel le scénario de son rêve fait épouser une identité fictive engagée dans des aventures ou mésaventures également fictives jusqu’à ce qu’au réveil il ait le souvenir de son identité prétendument réelle. Prétendument seulement car cette identité qui au réveil apparaît réelle est fondamentalement aussi irréelle que celle à laquelle le rêve nocturne lui a fait s’identifier.
C’est en référence à cela que les enseignements de la Voie disent qu’aussi longtemps que ne sont pas transcendés les trois états de veille, de rêve et de sommeil profond par un retour de la conscience à sa vastitude originelle infinie et inconditionnée, le rêve samsarique continue. Certes, dans un tel cas de figure, Bouddha est toujours présent mais en tant que réalité oubliée, le fruit de cet oubli n’étant rien d’autre que dukkha. Quand l’oubli se dissipe et que transparaît la lumière de la bouddhéité alors dévoilée, dukkha s’éteint de lui-même, telle une flamme privée de combustible.
La bouddhéité originelle est donc le principe qui transcende à la fois le samsara, en tant qu’oubli de notre véritable nature, et le nirvana, en tant que sa pleine et entière réminiscence.

Gérard Chinrei Pilet

(Juin 2022)




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