Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
   Sendan Zenji


 
Bonnes et mauvaises peurs

L’expérience de la peur est commune à tous les êtres humains, elle est même une donnée quotidienne de beaucoup d’entre eux. Pour s’en convaincre, il n’est que d’observer les émotions qui nous traversent le plus souvent, et l’on constate que la peur y occupe une place non négligeable ; il n’est aussi que de considérer la vaste panoplie de synonymes que la langue française réserve à l’expression des diverses nuances de cette émotion : inquiétude, appréhension, effroi, angoisse, anxiété, épouvante, frayeur, phobie, terreur, trac, crainte. A cette longue liste s’ajoute encore celle de termes argotiques la désignant, tels que frousse, trouille, pétoches etc...
Cette universalité et cette omniprésence de la peur dans le vécu humain n’ont bien sûr pas échappé au Bouddha qui lui consacre deux sûtras : le bayabairava sûtra, dans lequel il examine les causes de la peur, et l’abaya-sûtra, ou sûtra de la non-peur, dans lequel il énonce les caractéristiques de l’état de non-peur.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que, si l’immense majorité des peurs sont inutiles et constituent rien moins qu’une des façettes de dukkha (la souffrance, le sentiment d’incomplétude), quelques unes sont néanmoins salutaires. Outre celle du danger qui invite à une prudence de bon aloi, on peut citer « la peur de l’ordre cosmique », que maître Deshimaru recommandait d’éprouver. C’est un genre de peur bien particulier qu’il serait peut-être plus juste d’appeler crainte. Elle va de pair avec le sentiment d’être face à un pouvoir infiniment supérieur au nôtre et d’éprouver à son égard respect, amour révérencieux et retenue. Maître Deshimaru déplorait que la mentalité moderne l’ait faite quasiment disparaître, avec pour conséquence l’avènement d’un état d’esprit prométhéen et « apprenti-sorcier » directement à l’origine du saccage de l’environnement et des périls écologiques qui menacent à présent l’humanité tout entière.
Du même ordre que cette « peur de l’ordre cosmique », on peut citer celle « de ne pas nous éveiller », c’est-à-dire de passer sa vie en vain. Dans le Sûtra du Lotus, la parabole de la maison en flammes dans laquelle des enfants inconscients du danger continuent à s’adonner à leurs jeux favoris, se réfère, entre autres significations, à l’absence regrettable de cette peur chez la plupart des humains, qui s’adonnent aux jeux du samsârâ sans se soucier de l’essentiel tandis que les menacent les flammes de l’impermanence. C’est dans un sens voisin que maître Dôgen nous enjoint à « pratiquer la Voie avec une détermination semblable à celle que l’on mettrait à éteindre un feu brûlant sur notre tête », mettant ainsi l’accent sur l’urgence que l’on met à pratiquer quand est présente la peur de perdre sa vie à s’écarter de « la seule chose vraiment nécessaire ».

L’absence généralisée, à l’époque moderne, de ces deux peurs salutaires, a jeté l’homme dans le tourbillon accéléré du samsârâ, l’ennivrant de toutes sortes d’illusions pour le laisser ensuite désemparé et perdu au sein d’une société désacralisée et emprisonnée dans les tenailles du carcan technocratique.
Fondamentalement, c’est ce triste état de fait qui a, ces dernières décennies, décuplé la présence en lui d’angoisses et d’anxiétés de toutes sortes qu’une consommation massive d’anxiolytiques peine à masquer. En somme, à oublier les deux peurs salutaires qui traduisent sa vocation ultime à s’accomplir spirituellement, une proportion grandissante d’hommes est devenue la proie de l’angoisse et de ses satellites.


Gérard Chinrei Pilet (Décembre 2017)




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