Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen


 
De la subjectivité à l’objectivité

On peut dire qu’en tant que libération d’une vision égotique et des illusions qui y sont attachées, la Voie spirituelle est un chemin vers l’objectivité.
Quatre étapes en rythment la progression.
Dans la première, la façon de voir le monde, les autres et les situations vécues est tellement sous l’emprise des émotions, des préférences, des refus et des préjugés que la place laissée à l’objectivité est quasi inexistante. C’est le stade du « subjectivement subjectif ». Maître Deshimaru, qui aimait les métaphores et en avait souvent de très parlantes, disait qu’on est alors semblable à quelqu’un portant à son insu des lunettes aux verres colorés.
En une seconde étape, un rayon d’objectivité pourfend timidement le conglomérat compact de la subjectivité. Se produisent alors par intermittences des prises de conscience fugaces des émotions ou schémas personnels derrière le prisme déformant desquels sont perçus les autres et les situations vécues. L’idée qu’on puisse voir le monde comme à travers des lunettes aux verres colorés commence à nous effleurer. C’est le stade de « l’objectivement subjectif », en ce sens qu’on commence à objectiver notre subjectivité.
A l’étape suivante, on n’a plus de doute quant à la présence en quasi continu des lunettes aux verres colorés : on est de plus en plus conscient de voir les autres à partir des attentes ou des peurs et rejets qu’on projette sur eux et de vivre les situations le plus souvent en référence à l’impact subjectif qu’elles induisent en nous. On voudrait s’affranchir de cette vision distordue mais on n’y parvient pas, ou trop rarement. C’est le stade du « subjectivement objectif ». L’objectivité a gagné du terrain en ce sens que notre regard n’est plus noyauté par la subjectivité mais nos comportements, nos manières d’être et d’inter-agir avec les autres restent majoritairement égocentrés. Ce stade, où l’ego est repéré mais où on reste néanmoins sous son emprise, est bien connu des pratiquants, toutes Voies spirituelles confondues.
En une dernière étape, on en vient à être capable, non seulement de repérer très vite les teintes changeantes (passant du rouge de la colère ou du refus au jaune de l’avidité, etc.) des verres de nos lunettes, mais d’enlever celles-ci, ne fût-ce que quelques minutes. C’est le stade de « l’objectivement objectif », où l’on voit et accepte ce qui est tel que c’est. Le Bouddha dit qu’à ce stade, on est en paix avec soi-même et avec le monde. Il est facile de comprendre pourquoi quand on se souvient que la non-dualité est le garant de toute paix solide. Et « voir ce qui est tel que c’est » et l’accepter, c’est précisément rendre vivante en nous la non-dualité.
Toutefois, même quand ce stade de « l’objectivement objectif » ne nous est plus étranger, la vigilance reste de mise car des attachements ou passions soudainement ressurgis peuvent en un clin d’œil nous faire régresser à l’étape du « subjectivement subjectif ».

Avec tous mes vœux de bonne santé et de pratique épanouie


Gérard Chinrei Pilet (Janvier 2018)




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