Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
   Sendan Zenji


 
A propos du pouvoir d’illusion

Des mythologies anciennes racontent que, lors de la création du monde, les dieux chargés de son administration devinrent jaloux des prérogatives dont allait jouir l’espèce humaine et tentèrent de lui cacher sa divinité. Ils choisirent d’abord de la placer au sommet des pics enneigés des plus hautes montagnes mais se ravisèrent bientôt, convaincus que l’homme réussirait un jour à les escalader. Ils décidèrent alors de confier aux profondeurs abyssales des océans le précieux trésor mais y renoncèrent aussi, craignant que l’homme ne finisse par explorer aussi les fonds sous-marins. Finalement, après mûre réflexion, ils la cachèrent au cœur même de l’homme, estimant que c’est là qu’elle était le plus à même de passer inaperçue.
Les auteurs de ces mythologies avaient une connaissance parfaite de la nature humaine et, plus précisément, de la tendance innée du mental à se tourner vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur.

Ce récit mythologique rejoint une parabole du Parinirvâna sûtra qui dit que la perle brillante de la nature de bouddha est placée au milieu du front et recouverte par les replis de la peau qui la rendent invisible.
Ces deux récits se complètent à merveille : le premier établit clairement que ce n’est qu’en tournant son regard vers l’intérieur que l’homme peut se connecter à sa nature divine ; le second précise qu’à ce mouvement vers l’intérieur doit s’ajouter un abandon des attachements au moi et au mien que symbolisent dans la parabole les replis de la peau. Cette deuxième condition est essentielle : ce n’est qu’en lâchant prise d’avec les pensées et autres contenus de conscience que se dé-couvre la perle brillante de la nature de bouddha. Sans ce lâcher-prise, le mouvement de la conscience vers l’intérieur n’est encore qu’une démarche introspective de type psychologique ; avec lui seulement s’opère ce passage à un au-delà du domaine psychique qui signe l’entrée dans le domaine proprement spirituel. L’image de l’eau boueuse qui, maintenue immobile dans un verre devient limpide et capable de refléter la clarté de la lune, illustre parfaitement ce passage : l’immobilité de zazen et le lâcher-prise qui l’accompagne désencombrent le psychisme et lui permettent de s’ouvrir au domaine proprement spirituel (symbolisé par la clarté de la lune). Le célèbre : « étudier la Voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même ; s’étudier soi-même c’est s’oublier soi-même » de maître Dôgen, résume parfaitement ces deux mouvements complémentaires de rotation de la conscience vers l’intérieur et de dépouillement.

Ces deux récits particulièrement riches en significations posent aussi la question de l’origine du pouvoir d’illusion.
En première analyse, le récit mythologique laisse à penser qu’elle est extérieure à l’homme puisque ce pouvoir y est présenté comme dépendant de la volonté des dieux ou, si l’on préfère, comme un élément de l’ordonnancement cosmique. Mais, à y regarder de plus près, on se rend compte que le penchant du mental à se tourner vers l’extérieur n’est pas une fatalité, tout juste une inclination qu’il est au pouvoir de l’homme de dépasser. Ce qui, en dernière analyse, revient à dire que le pouvoir d’illusion est intrinsèque à l’homme lui-même et le pouvoir de s’en libérer aussi.
La parabole du Parinirvâna sûtra débouche sur la même conclusion. En effet, les replis de la peau qui dissimulent la perle brillante ne sont rien d’autre que le conglomérat des attachements divers dont l’homme est l’auteur et dont il peut, précisément parce qu’il en est l’auteur, se départir.
Un moine demande à Baso :
   - Qu’est-ce que bouddha ?
   - Cet esprit même est bouddha, répond Baso.
C’est la ruse suprême du mental de nous faire croire qu’il en est autrement. Et cette ruse, zazen la tranche en deux expirations. Tel est le pouvoir d’illusion : aussi vite dissipé qu‘il est apparu. Parce qu’il est vacuité, le mental est bouddha. Et le pouvoir d’illusion aussi.


Gérard Chinrei Pilet (Février 2018)




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