Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Sens et portée de l’action caritative de l’authentique bodhisattva

L’action caritative a une place non négligeable dans notre société, via des démarches individuelles de personnes soucieuses de venir en aide à autrui ou via des structures institutionnellement reconnues, telle que « médecins sans frontières », dévouées à apporter des soins à des populations délaissées ou victimes de conflits armés. On ne peut bien sûr que s’en féliciter.
Toutefois, si louables que soient leurs démarches d’aide à autrui, on ne peut les assimiler purement et simplement à l’action caritative telle qu’elle est définie sur la voie du Bouddha. En effet, dans le cadre de celle-ci, l’action caritative n’est jamais séparée de l’effort spirituel, dont elle constitue une des composantes, comme l’attestent ces paroles du Bouddha dans le Sûtra du Diamant : « si un bodhisattva entretient l’idée d’un moi, d’une personne, d’un être vivant ou d’une durée d’existence, il ne saurait être un authentique bodhisattva ». Aux yeux du Bouddha donc, c’est la libération de l’illusion égotique – critère éminemment spirituel—qui est la marque première du bodhisattva accompli ; et c’est cet accomplissement qui va non seulement le porter à l’action caritative mais aussi donner à celle-ci ses caractéristiques propres. En effet, étant affranchi de l’illusion égotique, il l’est aussi de celle qu’existe un « autre que moi ». Dès lors, son aide ne va pas lui apparaître comme une aide aux « autres » puisqu’il se vit comme un avec l’univers entier et toutes les existences. Pour la même raison, la compassion qui émane de lui n’est pas préméditée ni mue par une intention morale, elle est aussi naturelle et spontanée que celle que l’homme ordinaire éprouve pour lui-même. La seule différence – mais elle est immense - c’est que le « lui-même » de l’homme ordinaire est circonscrit au périmètre de son égo alors que le « lui-même » du véritable bodhisattva s’étend à tout l’univers, avec pour conséquence une compassion conditionnelle et restreinte dans le premier cas ; inconditionnelle et illimitée dans le second.

Le niveau spirituel atteint par l’authentique bodhisattva tel que le Bouddha le définit est assurément très élevé et c’est précisément dans l’optique de s’aider à le réaliser que l’apprenti bodhisattva doit envisager l’action caritative et non dans la seule optique sociale (certes louable) d’une aide à autrui. C’est pourquoi, quand il aide ou sert autrui, il doit le faire en abandonnant la perspective dualiste moi/autrui au profit de celle qui considère que bouddha sert bouddha et non qu’un « moi » sert ou aide « un autre que moi ». C’est ce que recommande maître Dôgen dans le chapitre bodaisatta shishôbô (les quatre méthodes pratiques du bodhisattva) du Shôbôgenzô, où il fait de la pratique du don, de la parole bienveillante, de l’action altruiste et de l’harmonie, accomplies en total désintéressement, autant de moyens proposés à l’apprenti bodhisattva pour s’affranchir du dualisme illusoire moi/autrui.

Ainsi, l’action caritative du bodhisattva telle que l’envisagent ces deux éminents maîtres doit, outre l’aide matérielle et morale qu’elle apporte à autrui, être accomplie dans des dispositions intérieures qui la rendent spirituellement féconde pour leur auteur. Ou, pour le dire autrement, à sa dimension naturellement horizontale doit s’adjoindre une dimension verticale, marque de la vocation ultime de l’homme à s’accomplir spirituellement.
Il en est ainsi parce que, sur toute voie spirituelle authentique, la perspective ultime (celle de la libération et de l’Eveil) est toujours prévalente. Cela ne signifie pas que la pratique de la Voie doive se faire au détriment de l’action caritative mais qu’elle doive en inspirer les principes et en guider la mise en œuvre.


Gérard Chinrei Pilet (Mars 2018)




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