Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen


 
Repentir et culpabilité

Sur la Voie du Bouddha, le repentir n’est pas chose négligeable : il a sa place dans le rituel de transmission des préceptes (o’jukai en japonais) où un sûtra récité par le récipiendaire lui est consacré : « De toutes les mauvaises actions que j’ai commises depuis des temps immémoriaux, nées de mon avidité, de ma colère et de mon ignorance, et produites par mon corps, ma bouche et ma conscience, de tout ce mauvais karma je me confesse et me repens. » On sait aussi que, du vivant même du Bouddha, à chaque pleine lune, nonnes et moines confessaient leurs manquements et leurs erreurs devant la communauté. Cette cérémonie, appelée ryaku fusatsu en japonais, est, dans certains monastères zen sôtô, encore actuellement pratiquée à la pleine lune.
Le principe du repentir et des rituels qui y sont associés repose sur cette parole du Bouddha selon laquelle « un repentir sincère et profond permet d’effacer ou d’atténuer le mauvais karma lié à une action répréhensible » ; parole à laquelle fait écho maître Dôgen qui, dans le chapitre Sanjigo du Shôbôgenzô, déclare : « quoique la rétribution karmique des actes mauvais que nous avons commis doit venir dans un des trois temps ( vie présente, vie suivante ou l’une des vies ultérieures à celle-ci), le repentir amoindrit ses effets ou élimine le mauvais karma et apporte la purification ». Autrement dit, par l’expression du repentir, la conscience est purifiée et le coeur ainsi nettoyé est disposé, ou à accueillir les préceptes dont la réception marque l’entrée sur la Voie du Bouddha, ou à se réaligner sur une vie droite conforme à une conscience non abusée par l’illusion.
La vie d’Angulimala, contemporain du Bouddha devenu célèbre par les nombreux crimes dont il fut l’auteur, illustre ce double processus de la rétribution karmique des actes mauvais et de son allègement par la vertu du repentir. Celui qui devait son nom au fait de s’être constitué un collier (mala en sanskrit) avec les os d’un des doigts (anguli en sanskrit) de ses victimes rencontra le Bouddha et, à son seul contact, un profond repentir se fit jour en son esprit. Il lui confessa ses crimes, pleura amèrement, se repentit sincèrement et reçut les préceptes. Toutefois, chaque fois qu’il allait en ville mendier sa nourriture, les gens du coin, qui ne le connaissaient que trop bien, se moquaient de lui, lui lançaient des cailloux et lui faisaient violence de multiples façons, trop contents de se venger de lui. Un jour qu’il revint au monastère la tête ensanglantée, le Bouddha lui dit : « supporte...supporte ! Le fruit du lourd karma qui t’aurait brûlé en enfer pour de nombreuses années, de nombreuses centaines d’années, de nombreux milliers d’années, tu le subis à présent, dans l’ici-et-maintenant ».
Par la vertu du repentir, la lourde dette karmique dont s’était chargé Angulimala fut allégée et sa rétribution concentrée sur la vie présente, permettant que sa conscience purifiée trouve le chemin de l’Eveil.

C’est à la lumière de ce dynamisme de la Voie, dont la vie d’Angulimala est une claire et puissante illustration, que doit être appréhendée la pratique du repentir, et non à celle de la culpabilité. Le repentir est un réexamen lucide et sincère de soi qui permet de se réaligner sur la dynamique de la Voie, alors que la culpabilité reste spirituellemnt stérile, entachée qu’elle est d’une émotion totalement égotique : je suis vexé d’avoir commis ce genre d’action ou d’avoir eu ce genre de comportement, humilié dans l’image que j’ai de moi-même, je suis attaché à une certaine idée de ce que je dois être, je ne parviens pas à m’y conformer et mon égo en est blessé. Au coeur de la culpabilité se trouve l’égocentrisme : moi et mon incapacité à faire le bien, moi et mon incapacité à éviter le mal, moi et ma petitesse, moi, moi, moi...
Parce qu’elle s’articule autour de l’égo, la culpabilité reste spirituellemnt inopérante. Un égo vexé n’a jamais conduit à l’abandon de l’égo. Rien de tel avec le repentir bien compris qui, convoquant par son seul pouvoir la lumière de l’esprit de bouddha, permet à celle-ci de rééclairer aux yeux du pratiquant le chemin de la libération.


Gérard Chinrei Pilet (Avril 2018)




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