Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
   Sendan Zenji


 
Bonno soku bodaï

La transmutation a une place privilégiée sur la Voie du Zen. L’expression bonno soku bodaï (« les attachements, les passions, les illusions sont semences d’éveil ») en résume le principe. C’est en zazen que celui-ci trouve le terrain le plus propice à son actualisation. En effet, au contraire de la vie quotidienne où les bonno nous dominent souvent, en zazen, non seulement nous ne pouvons pas les actualiser mais nous pouvons les observer en toute neutralité à la lumière de l’œil de bouddha. Nos désirs, nos passions, jalousies et vanités, surgissant de la cave du subconscient, passent sous le regard acéré de l’observation neutre avant de s’enfoncer à nouveau dans le tréfonds du subconscient , non pas annihilés certes, mais rendus malléables et contrôlables par leur apparition au grand jour et la mise en relief de leur vacuité.
Pour comprendre plus finement ce processus, il faut se rappeler qu’on renforce l’énergie de ce contre quoi on lutte ou de ce à quoi on s’identifie. Si on suit les bonno, ou consciemment ou mécaniquement, on les nourrit en énergie et ils ne font que se renforcer. Idem si on s’oppose à eux. C’est dans ce dernier travers que, toutes Voies spirituelles confondues, tombent certains pratiquants qui ne se rendent pas compte que leur volonté de vaincre les bonno est précisément la cause de leur échec à y parvenir. Cette volonté crée en effet un attachement qui fait naître un bonno supplémentaire en même temps qu’elle renforce la puissance de ceux déjà présents. En zazen, en revanche, par l’observation neutre qui tranche la double tête de la saisie et du rejet, l’énergie des bonno décroit naturellement et leur prolifération s’atténue, telle une plante dont la racine a été coupée. Quand, dans son gion shogi (« les règles de la pratique dans le zendo des bouddhas »), Fuyo Dokai nous enjoint « d’agir comme si nous plantions des fleurs sur la pierre quand nous rencontrons les sons et les couleurs », c’est à cela qu’il fait référence. Les sons et les couleurs, c’est tout ce que l’on sent, regarde, entend et touche, et c’est de l’attachement à toutes ces impressions et aux objets qui les suscitent que naissent les bonno. « Planter des fleurs sur la pierre », c’est, en laissant passer les impressions sensibles sans s’attacher à elles, éviter qu’elles prennent racine et prolifèrent en de puissants bonno. A l’époque moderne, la brièveté du tracé encéphalographique produit par les impressions sensorielles chez des sujets en zazen illustre neurophysiologiquement cette réalité de « la fleur plantée sur la pierre ».
En somme, quand ils sont vus à partir de l’observation neutre et de la mise en relief de leur vacuité qui en découle, les bonno sont, si on peut oser cette expression, un accélérateur d’éveil. Fin pédagogue, le Bouddha s’appuyait souvent sur le bonno principal d’un disciple pour accélérer son éveil. Ainsi procéda-t-il avec sa demi-sœur Nanda. En raison de l’éclat de sa beauté, on l’appelait Sundari Nanda (sundari : la beauté en sanscrit). Conscient de l’attachement de Nanda pour son physique, le Bouddha utilisa exceptionnellement ses pouvoirs magiques pour faire naître en elle la vision d’une femme d’une beauté encore plus éclatante que la sienne dont, en vitesse accélérée, la beauté se fanait jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un corps à la peau ridée et aux formes repoussantes. A la suite de cette vision, le Bouddha prescrivit à Nanda des méditations spécifiques sur l’impermanence du corps et sur le bonheur qu’il y a à s’en détacher. Quelques années plus tard, elle composa ce poème : « Grâce au Bouddha, j’ai perdu mes illusions sur le corps et mon attachement envers lui a disparu. Devenue diligente dans la pratique et intérieurement détachée, je vis sereine et pleinement apaisée ». C’est bonno soku bodai.
Un adage dit : « un seul bonno contient tout le Bouddhisme ». En effet, un seul bonno contient en lui tout à la fois le germe de la souffrance et celui de l’éveil.


Gérard Chinrei Pilet (Mai 2018)




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