Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen


 
Du « ne pas faire » au « non-faire »

Nous, Occidentaux consciemment ou inconsciemment influencés par le Judéo-christianisme, sommes enclins à interpréter les dix préceptes du Bouddhisme (kai en japonais) selon le modèle prescriptif des Dix Commandements : « tu ne tueras pas », « tu ne voleras pas », etc...
Pourtant, outre que les dix préceptes bouddhiques sont exprimés au mode infinitif ( « ne pas tuer », « ne pas voler », etc...) et non au mode impératif (« tu ne tueras pas », « tu ne voleras pas », etc...), ce qui témoigne déjà d’une différence d’approche, l’esprit qui commande leur pratique va beaucoup plus loin que le simple respect d’une interdiction, comme l’attestent ces propos de maître Dôgen dans le chapitre shoaku makusa (« ne pas faire de mauvaises actions ») du Shôbôgenzô : « en se laissant transformer par l’enseignement et l’écoute de la parole de l’Eveil complet et parfait sans supérieur, on souhaite ne pas faire de mauvaises actions, et on se met à pratiquer ce précepte de ne pas faire de mauvaises actions. Il arrive alors que les mauvaises actions (shoaku) ne se font plus (makusa) et aussitôt la force de la pratique se réalise comme présence ».
En d’autres termes, si un sujet enclin à commettre de mauvaises actions met pleinement en pratique le précepte de ne pas faire de mauvaises actions, arrive un moment où l’inclination à commettre de mauvaises actions disparaît d’elle-même. Ainsi, ce qui était vécu au départ par le sujet comme une interdiction devient, par la pratique, une « seconde nature » : le sujet cesse de faire de mauvaises actions non plus parce qu’il s’interdit de les faire mais parce qu’il ne peut plus les faire ; les faire étant devenu contraire à sa nature. Par le pouvoir de la pratique, le précepte est devenu pour lui réalité vivante, ce que maître Dôgen exprime en disant que « tel est le principe de la Voie selon lequel d’une trituration (c’est-à-dire d’une pratique) se dégage une dynamique ». Les préceptes étant la face extériorisée de la nature de bouddha, les pratiquer développe le germe de celle-ci présent en chacun. Comme le dit maître Dôgen à ce sujet : « à la merveilleuse cause, le merveilleux fruit » (myôin myôka) ; ou bien encore : « au bouddha comme cause, bouddha comme effet » (butsuin bukka).
Nous pouvons bien évidemment appliquer ces mêmes aphorismes à zazen en tant que celui-ci est la face intériorisée et contemplative de la nature de bouddha. C’est en vertu de cette parenté que, comme le disait maître Deshimaru, « zazen inclut tous les préceptes » ; ce qui ne signifie nullement qu’on peut se dispenser de les pratiquer au prétexte qu’on pratique zazen et que zazen constitue « la grande porte » (daimon) ; bien au contraire puisqu’avec zazen ils constituent les deux faces inséparables de la nature de bouddha.

En conclusion de ce chapitre, maître Dôgen cite un dialogue entre Kyoi, poète chinois renommé du neuvième siècle, et le maître zen Dôrin :
« Un jour, Kyoi demanda à Dôrin : « quel est le secret du Dharma de Bouddha ? ». « Ne faites pas de mauvaises actions, pratiquez les bonnes actions », répondit Dôrin. Kyoi répliqua : « si ce n’était que cela, même un enfant de trois ans arriverait à le dire ». Dôrin dit alors : « même si un enfant de trois ans arrive à le dire, un vieillard de quatre-vingts ans n’arrivera pas à le pratiquer ». A ces mots, Kyoi salua le maître et s’en alla. »
Kyoi ne pouvait comprendre la profondeur du précepte énoncé par Dôrin. Il ne pouvait le comprendre car il se dispensait de le pratiquer. Se dispensant de le pratiquer, ne pouvait s’opérer en lui la mystérieuse et profonde transformation intérieure qui fait passer du respect formel du précepte (je m’interdis de faire de mauvaises actions) à l’avènement de la liberté du non-faire (je ne peux pas faire de mauvaises actions).
Ce qui vaut pour les préceptes vaut aussi pour zazen. Un observateur extérieur semblable à Kyoi pourrait réagir comme lui à cette parole de maître Deshimaru : « le zen, c’est zazen », s’étonnant comme lui que le zen se résume à une formule toute simple qu’un enfant de trois ans pourrait dire. Pourtant, cette parole toute simple cache des trésors insoupçonnés car en celui qui le pratique avec foi et constance zazen déploie la merveilleuse et mystérieuse profondeur de la nature de bouddha.


Gérard Chinrei Pilet (Juin 2018)




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