Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Les deux pouvoirs et leur source commune

Il est fréquent et naturel que dans les premiers temps de la pratique de la Voie, le moi se vive comme le seul agent de la pratique, comme le seul moteur qui l’anime et en maintienne le dynamisme.
Avec une expérience plus approfondie de la Voie, cette façon de voir se modifie et la maturation spirituelle apparaît alors, non plus comme dépendante du seul pouvoir du moi, mais comme un chemin allant d’une approche où le sujet se vit comme l’agent actif de la pratique à une approche où il laisse la pratique être l’agent actif, le sujet ne se vivant alors plus que comme le simple témoin de ce que la pratique opère en lui, jusqu’au moment où le témoin lui-même disparaît en tant que moi.
C’est ce processus qui est à l’oeuvre dans la pratique des préceptes avec le passage de « je m’interdis de faire de mauvaises actions » à « de mauvaises actions ne se font plus » dont parle maître Dôgen dans le chapitre Shoaku makusa du Shôbôgenzô ; c’est également lui que l’on retrouve dans la pratique de zazen avec le passage de « je pratique zazen » à « zazen me pratique », jusqu’à l’étape ultime de « zazen fait zazen ».
Dans la première étape du processus, celle où le sujet se vit comme l’agent actif, la lutte intérieure est souvent forte. S’agissant des préceptes, cette lutte se traduit par un conflit entre la volonté de « ne pas faire de mauvaises actions » et la propension encore présente à « faire de mauvaises actions » ; par exemple conflit entre la volonté de ne pas se laisser aller à la vengeance et l’envie de faire payer à autrui le tort qu’il nous a injustement fait. Concernant zazen, cette lutte se traduit par exemple dans un conflit entre l’aspiration à le pratiquer régulièrement et la tendance à se laisser emporter par l’envie du moment.
Dans l’étape ultérieure du processus, celle où la pratique est vécue comme l’agent actif, ce genre de conflit disparaît ou en tous cas se raréfie beaucoup. En effet, le sujet n’étant plus l’agent actif, les tendances divergentes présentes en lui sont mises en sourdine et avec elles les conflits intérieurs évoqués ci-dessus. C’est l’étape où, pour reprendre les mots de maître Deshimaru, on est « au-delà du j’ai envie et du j’ai pas envie (de pratiquer) » et où le dynamisme propre du gyoji prend le pas sur la volonté personnelle et ses atermoiements. C’est aussi à ce stade que peut être vraiment comprise, parce qu’intérieurement vécue, l’identité de la pratique et de l’éveil, c’est-à-dire la pratique entendue comme actualisation de l’éveil originel déjà présent et non plus comme l’effort d’un moi pour atteindre quelque chose ou pour produire une réalité qui n’existerait pas encore. On se rend compte alors que c’est l’éveil originel et lui seul qui tire la pratique, la volonté personnelle n’ayant pour rôle que de maintenir vivant le contact avec lui.
En somme, le pouvoir du moi « agit » et le pouvoir de l’éveil « opère ». Sans le pouvoir de celui-ci, le pouvoir de celui-là resterait vain. Pour prendre une image empruntée au domaine agricole, on peut dire, dans un sens analogue, que le jardinier agit et que le pouvoir de la nature opère. Sans celui-ci, l’action du jardinier resterait vaine. En allant un peu plus loin dans l’examen, on découvre que le pouvoir du jardinier n’est en fait rien d’autre qu’une manifestation particulière de ce que maître Deshimaru appelle « le pouvoir cosmique fondamental ». S’agissant de la Voie, il en va de même : ultimement, bouddha y joue tous les rôles.

Gérard Chinrei Pilet (Septembre 2018)




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