Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
La soif et la grande question de la vie/mort

Aux formes de la soif examinées dans l’article du mois dernier, intitulé « Les visages de la soif », s’ajoutent « la soif de l’existence » et « celle de la non-existence ». Le Bouddha leur accorde une grande importance puisqu’avec celle du plaisir des sens, ce sont elles qu’il cite dans l’énoncé de la Seconde Noble Vérité : « Voici, ô moines, la noble vérité de l’origine de la souffrance : c’est la soif tendue vers le plaisir des sens, la soif de l’existence ou du devenir et la soif de la non-existence ou de l’annihilation. »

Quand il y a identification et attachement aux cinq agrégats, la vie vécue est conçue comme étant celle d’un individu séparé et s’élève alors le désir de perpétuer cette existence individuelle, d’où ce qu’on appelle communément « le désir de vivre » et le refus et la peur de la mort qui lui sont inévitablement associés. C’est ce que le Bouddha appelle « la soif du devenir ». Il est facile de constater combien cette soif plombe la vie en produisant peurs, angoisses et stratégies sécuritaires qui ne font qu’atrophier et comprimer l’élan vital. Nos maîtres sur la Voie expriment cela en disant qu’« avant la libération, on est à demi-vivant et à demi-mort », et Jésus en répétant inlassablement que « qui veut sauver sa vie la perdra ». Si paradoxal que cela puisse paraître, la pleine jouissance de la vie suppose s’être affranchi du désir de vivre quand celui-ci s’applique à l’existence individuelle (c’est-à-dire à l’existence soumise à l’illusion de la séparation). En d’autres termes, à s’attacher à la vie telle qu’elle apparaît à qui la vit à l’intérieur de l’illusion d’un moi séparé, on contrarie la libre expression de l’élan vital au point d’en scléroser le dynamisme porteur de joie et de bonheur inconditionnels. Combien est fréquent, dans nos sociétés économiquement avancées, le spectacle de gens recroquevillés sur leur petite vie égoïste et tellement préoccupés de la protéger et de la préserver qu’ils finissent par la flétrir et l’affadir complètement.
Un des grands pièges de la Voie, c’est de la mettre au service de l’illusion d’être une existence séparée et de la soif de la perpétuer qui en résulte. Dans ce cas de figure, la Voie est envisagée comme le moyen d’accumuler de bons mérites pour assurer à cette existence séparée un devenir favorable. Et c’est ainsi que, de renaissance en renaissance, l’illusion et la soif d’une existence séparée perdurent et avec elles dukkha, le sentiment d’incomplétude et les multiples souffrances qui lui sont associées.

La soif fonctionnant toujours par paires d’opposées, la soif de l’existence a son inévitable contre-partie dans celle de la non-existence. De même que la première repose, comme on l’a vu, sur un attachement à une existence individuelle séparée, la seconde repose sur un refus et une haine à l’égard de la vie telle que le sujet aux prises avec l’illusion d’un moi séparé la perçoit. Chez l’intellectuel, cela peut s’exprimer à travers telle ou telle théorie nihiliste ; chez l’homme du commun à travers une vision de la vie teintée d’amertume, de dépit, de noir pessimisme, d’envie d’en finir au plus vite d’avec « cette chienne de vie ». Ceux qui sont aux prises avec de fortes épreuves ou que des souffrances physiques ne cessent de harceler peuvent, s’ils n’ont pas le secours de quelque noble doctrine qui donne du sens à ce qu’ils traversent, tomber dans ce type de soif. Le suicide est une des formes de cette soif de la non-existence, qui se dissimule aussi parfois derrière le masque de processus autodestructifs, telle que la compulsion à faire échouer ses entreprises ou à nuire gravement à sa santé ou encore à se mettre dans des situations compliquées et fortement préjudiciables à son bonheur.
Quand cette soif d’annihilation n’est pas centripète mais centrifuge, elle se traduit par une fascination pour la destruction : l’anarchisme et le fanatisme, dans leurs formes violentes, en sont des manifestations extrêmes. Quand, ce qui est souvent le cas, cette « soif de la non-existence » se double d’une croyance en l’annihilation totale de soi après la mort du corps physique, les actes impulsés par cette soif peuvent échapper à tout contrôle et entraîner des rétributions karmiques très lourdes qui ne font qu’alourdir le fardeau de dukkha. Comme le dit le Bouddha : « le devenir jaillit de la soif et du karma, et c’est ainsi que le monde tourne en rond ».
Ainsi donc, si la soif d’une vie individuelle et le désir de la prolonger est un obstacle à la libération, la soif d’anéantissement et le non-désir de vivre qui l’accompagne en est un autre. Ce sont les deux faces du même obstacle qu’on ne peut franchir qu’en allant au-delà du désir et du non-désir et, pour ce faire, au-delà d’une vie dominée par l’illusion de la séparation. « Quand il faut vivre, il faut vivre ; quand il faut mourir, il faut mourir », disait maître Deshimaru. Vivre quand il faut vivre, c’est être libre de la soif de la non-existence ; mourir quand il faut mourir, c’est être libre de la soif de l’existence. En somme, pour trancher « la grande question de la vie/mort », il faut être libre de la soif de l’existence et de la soif de la non-existence.

La vision pénétrante du Bouddha est un véritable trésor. Elle pourfend l’illusion telle une épée acérée et dévoile par la lumière de la Sagesse le mécanisme du conditionnement samsarique. Puissions-nous, privilégiés qui en avons connaissance, la mettre à profit en pratiquant diligemment la Voie qu’il nous a transmise.


Gérard Chinrei Pilet (Décembre 2018)




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