Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
La Grande Sagesse

La Grande Sagesse est l’enseignement central du Mahayana qui lui consacre les six cents volumes du dai hannya haramita kyô ( sûtra de la perfection de la Grande Sagesse) et son résumé le maka hannya haramita shin gyô, appelé le sûtra du cœur et chanté dans l’école zen après chaque séance de méditation.

Dans son acception courante, le mot sagesse désigne de nos jours l’art d’anticiper par la réflexion les conséquences fâcheuses pouvant résulter de certains actes ou choix afin d’éviter d’avoir à les subir ou de les faire subir aux autres. En ce sens, elle est un art de la mesure, de la prudence et de la circonspection. Quand par exemple on dit de quelqu’un qu’« il a été bien avisé de ne pas se lancer dans une telle aventure », on sous-entend qu’il a fait preuve de sagesse. En ce sens, on peut dire qu’elle est un art de vivre au mieux le samsâra, dont elle ne prétend nullement libérer et dont elle n’a d’ailleurs, le plus souvent, pas même la notion.
Beaucoup plus radicale est la Grande Sagesse qui s’adresse à ceux qui aspirent à se libérer du conditionnement samsârique. Pour ce faire, le sûtra qui porte son nom nous ouvre les yeux sur la nature des cinq agrégats (le corps, les sensations, les perceptions, les volitions et la conscience mentale) constitutifs de l’individualité qu’il n’est rien que l’homme ordinaire ne chérisse davantage et à laquelle il prête une consistance ontologique jamais par lui vraiment mise en doute. De ces agrégats et de l’individualité qu’ils constituent, le sûtra de la Grande Sagesse nous dit au contraire qu’ils sont sans substance, c’est-à-dire impermanents et interdépendants. C’est leur nature, ou plutôt leur non-nature. Conséquemment à cela, il nous invite à ne pas nous y attacher mais à nous ouvrir plutôt à ce que leur non-nature substantielle révèle, à savoir que rien n’est séparé de rien, que fondamentalement seul existe le grand tout et que nous ne sommes fondamentalement rien d’autre que l’univers entier.
A cette vacuité des agrégats, le sûtra de la Grande Sagesse ne manque pas d’ajouter celle des phénomènes extérieurs, qu’ils relèvent de la nature ou des situations et évènements entourant une vie d’homme. Ils sont tous sans nature propre et n’ont de pouvoir de nous asservir que celui que nous leur donnons en s’attachant à eux quand, par vision déficiente, nous leur prêtons une substance qu’ils n’ont pas. En effet, si on ne s’attache pas à eux, on s’aperçoit que leur évanescence les rend transparents à la lumière de l’Eveil ou, pour le dire comme Baso, on s’aperçoit que « les phénomènes et l’absolu s’interpénètrent sans obstruction ». C’est en ce sens que maître Dôgen nous invite à « rencontrer toute chose dans notre vie en tant que prajna paramita », c’est-à-dire en tant qu’expression de la sagesse cosmique. Cela suppose, bien entendu, que nous cessions de projeter sur ces évènements et situations nos catégories appréciatives, telles que celles de bon ou de mauvais, de juste ou d’injuste. En tombant dans ce type de travers, nous nous fermons à la sagesse cosmique en rentrant dans notre petit moi subjectif où nous attendent les serpents de la souffrance et de la frustration. En revanche, quand ils sont perçus tels qu’ils sont, parfaitement transparents, et que notre esprit s’accorde à cette transparence par le non-attachement et l’absence d’appréciation, évènements et situations de notre vie deviennent alors autant d’opportunités d’approfondir la pratique et de nous ouvrir davantage à l’Eveil originel dont ils sont, de par leur vacuité, une des expressions.

Ainsi donc, la Grande Sagesse, loin d’être une production humaine issue d’une réflexion personnelle, est l’ordre naturel des choses, ce que maître Deshimaru appelait « l’ordre cosmique », qu’il nous enjoignait de suivre par une pratique assidue et l’abandon de l’ego.
C’est ainsi, et pas autrement, que l’homme peut devenir ce qu’il est vraiment, trancher dukkha, le sentiment d’incomplétude et la cohorte de souffrances qui l’accompagne, et s’ouvrir à la Grande Compassion des Bouddhas par la réalisation de son unité avec toutes les existences.


Gérard Chinrei Pilet (Février 2019)




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