Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Déviances et contrefaçons de zazen

Nos maîtres sur la Voie prennent soin de dénoncer les déviances et contrefaçons de zazen pour mieux nous en préserver.
C’est le cas d’Obaku ( Houang-Po), maître t’chan du IXème siècle : « l’esprit clair et pur est semblable à un miroir car en aucun point il n’a de forme particulière. Susciter par la pensée un état d’esprit particulier, c’est dévier de ce qu’est la Voie en s’attachant à une forme particulière », prévient-il. C’est aussi le cas de Kodo Sawaki qui, faisant écho aux propos d’Obaku, avertit que « zazen, ce n’est pas se donner beaucoup de peine pour atteindre quelque état spécial ; c’est simplement être naturel » ou encore de Taisen Deshimaru qui répétait bien souvent que « zazen n’a rien à voir avec une condition spéciale de l’esprit ».

Ces mises en garde sont claires : zazen ne consiste pas à créer par la pensée un état mental particulier, en imaginant par exemple la forme d’un Bouddha ou celle d’une montagne et en fixant l’esprit sur elle afin d’induire un état mental relaxé et apaisé.
Ces mises en garde préviennent aussi que zazen ne doit pas être envisagé comme une quête d’états mentaux extraordinaires inducteurs d’expériences insolites. Ce point mérite d’attirer tout particulièrement l’attention du fait qu’à notre époque existe un penchant marqué pour les « expériences fortes », considérées comme une façon de fuir un quotidien vécu comme morose ou de dépasser un état ordinaire de conscience jugé sans saveur. Si elle n’est pas conscientisée et abandonnée, cette mentalité du trip conduit à une approche biaisée de la Voie du Zen, une approche où l’on attend consciemment ou inconsciemment de zazen qu’il nous ouvre à telle ou telle expérience intérieure extraordinaire, à tel ou tel état extatique ou état modifié de conscience semblables à ceux que certaines drogues peuvent produire. Ce type d’approche n’est rien moins qu’une déviance, voire une contrefaçon de zazen qui consiste au contraire à cultiver une parfaite neutralité à l’égard de tous les états mentaux, qu’ils soient normaux ou paranormaux, ordinaires ou extraordinaires, agréables ou déplaisants. Quand une pratique assidue a fortement ancré en nous l’habitude de la neutralité, émerge alors un sentiment de stabilité qui demeure intact par-delà les fluctuations de nos états mentaux, de nos humeurs et états d’âme, et la maxime « chaque jour est un bon jour » laissée par les maîtres des temps anciens cesse de n’être qu’un bel adage… C’est tout autre chose et d’un tout autre niveau que de rechercher des états de conscience « déchirants » qui, à supposer qu’ils se produisent, laissent ensuite désemparé quand, impermanents par nature, ils ont disparu. La tentation est alors grande de s’attacher à leur retour et de faire de zazen un moyen d’y parvenir, éloignant ainsi encore un peu plus le pratiquant du zazen mushotoku et de « l’esprit clair et pur semblable à l’espace vide » qui le caractérise. Grande aussi est alors l’envie, si le retour attendu… se fait attendre, d’arrêter la pratique. L’esprit avide de résultats, et qui plus est de résultats d’ordre spirituel, est rarement patient et malheureusement inapte à s’ouvrir à la plénitude de l’instant, obnubilé qu’il est par ce qu’il voudrait voir advenir. De ce point de vue-là, on ne peut pas dire qu’« on fait zazen » car ce qui fait de zazen zazen relève précisément du non-fait, non-produit, non-advenu. Si la présence de ce non-fait nous est parfois cachée, ce n’est pas que sa réalité est intermittente, c’est que nos dispositions intérieures de lâcher-prise qui nous en révèlent la présence sont intermittentes. La présence du non-fait, non-advenu, est omniprésente ; elle relève de ce que le Bouddha appelle « le non-né, non-devenu, non-créé, non-conditionné », « de ce qui n’est jamais venu à l’existence et n’a jamais cessé d’exister », pour reprendre les mots d’Obaku. Quand cesse l’illusion qu’en zazen il y a quelque chose à faire, quelque chose à produire qui ne serait pas déjà là, la déviance dénoncée par nos maîtres prend aussitôt fin.

Ce type de déviance, commun à toutes les époques comme en témoigne l’avertissement d’Obaku, a pu être aggravé à la nôtre par l’usage erroné qui y est fait du mot satori, pour beaucoup synonyme d’illumination fulgurante et d’expérience extraordinaire. On est loin en tous cas de la définition de « retour aux conditions originelles et normales de l’être humain » que lui donne maître Deshimaru ou de celle de Kodo Sawaki : « le voleur qui entre dans la maison vide » qui évoque à merveille le dépouillement complet de soi sans lequel il n’est pas de satori possible. Cette image de « la maison vide » fait directement écho à celle d’«espace vide » à laquelle, après Vimalakirti, Obaku a recours. Concernant le « vide », il faut là aussi se garder des interprétations erronées qui en font un synonyme de néant et de non-existence. Le vide de « l’espace vide » pris comme image de « l’esprit clair et pur » est le vide-plénitude du sans-forme, lequel accueille toutes les formes mentales sans être affecté ou limité par aucune d’elles, de même que l’espace physique embrasse tous les phénomènes qui se déroulent en son sein sans en être troublé.
Pour évoquer ce rapport du sans-forme et des formes mentales, on peut aussi s’appuyer sur l’exemple du cinéma où les images d’un scénario sont projetées sur un écran blanc. « Susciter par la pensée un état d’esprit particulier » pendant zazen, c’est en quelque sorte créer un scénario et s’y attacher au lieu de s’ouvrir par le lâcher-prise à la réalité de l’écran blanc. On pourrait aussi, en paraphrasant maître Dôgen, dire qu’au lieu de faire un pas supplémentaire au sommet du mât, on s’y agrippe encore un peu plus.
Ce type de déviance ne peut assurément qu’éloigner du chemin de la libération de dukkha.

Gérard Chinrei Pilet (Avril 2019)




Autres articles :