Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Vécu du temps et pratique de la Voie

Pour progresser dans son cheminement vers l’éveil, l’homme de la Voie ne peut s’en tenir à une approche du temps dominée par les impressions subjectives induites en lui par son vécu quotidien. Quelques expressions mille fois entendues en résument la teneur : « je n’ai pas le temps », « le temps me file entre les doigts », « le temps passe vite » ou, au contraire, « ça ne passe pas vite ». Les deux illusions qui dominent ces impressions sont celle du temps conçu comme extérieur à soi et celle qu’on est condamné à le subir passivement, à le voir, impuissant, s’écouler de manière inexorable, nous emportant dans son flux incessant vers la mort. Significative est à cet égard la supplication célèbre de Lamartine : « ô temps, suspend ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours ! »

En lieu et place de ces deux illusions, le parcours spirituel de nos maîtres donne l’exemple d’une approche du temps de nature à inspirer la quête de la Voie et à parachever son accomplissement.
Ainsi, la rencontre du jeune prince Siddhartha avec le spectacle de la maladie, de la vieillesse et de la mort qui impulsa sa quête de la Voie met clairement en lumière le lien profond entre ressenti de l’impermanence et détermination dans la pratique. Ce lien, il appartient au pratiquant de le cultiver encore et encore, à l’instar de ce que, dans le Shôbôgenzô Zuimonki, maître Dôgen recommande à ses moines : « la vitesse de progression dans l’appréhension de l’éveil, dit-il, n’est qu’une question de diligence ou d’indolence. Ce qui fait la différence entre diligence et indolence, c’est d’avoir ou non de la détermination et l’absence de détermination vient de ce que l’on ne pense pas à l’impermanence. On meurt pensée après pensée et cela ne s’arrête pas un seul moment. D’un bout à l’autre de votre existence, ne laissez donc pas passer le temps en vain, même pour un moment. »
Chaque instant est précieux et il ne faut donc pas le passer en vain mais aiguiser notre ressenti de l’impermanence pour stimuler et nourrir l’esprit d’éveil. Précieux, le temps l’est aussi du fait que « notre vie n’est que l’existence du seul moment présent », étant entendu que, « dans toutes les existences ou dans l’univers entier, il n’y a que le temps de l’instant présent ». C’est un autre point sur lequel maître Dôgen insiste beaucoup. L’homme ordinaire vit soit dans l’avenir soit dans le passé, le présent lui apparaissant comme une ligne de démarcation évanescente parvenu à laquelle l’avenir se transforme mystérieusement en passé ou comme la partie plus ou moins proche du passé. Cette conception est erronée. En réalité, la succession des évènements dans le temps est une suite ininterrompue de manifestations autonomes du présent réel. Sans celui-ci, rien n’existe. Toute notre vie se déroule dans le présent, dans le maintenant. Rien ne s’est jamais produit dans le passé, cela s’est produit dans le présent. De même, rien ne se produira jamais dans le futur, cela se produit dans le présent. Le passé n’est rien d’autre qu’un moment présent mémorisé et le futur qu’un présent imaginé. Quand le futur arrive, c’est toujours sous la forme du présent et lorsqu’on pense au futur, on le fait dans le présent. Quel que soit le bout par lequel on envisage cette question, la conclusion s’impose que seul le présent est réel, le passé et le futur n’étant au fond que des manifestations de l’activité mentale. Cela se vérifie dans le fait que plus on est dans le mental, moins on est dans l’instant présent ; moins on est dans le mental, plus on est dans l’instant présent. C’est pourquoi, en nous démarquant du flux des pensées vagabondes, et donc du mental, zazen approfondit notre expérience de l’instant et nous ouvre à la réalité de l’éternel présent, à l’instant entendu comme totalité. Considérés de ce point de vue, « chaque être et tous les êtres sont l’univers entier à chaque moment du seul temps» ( Dôgen) puisque chaque moment est en lui-même totalité. En conséquence, il ne faut pas dire de chaque existence qu’elle est dans le temps mais qu’elle est le temps, à la fois sous sa modalité changement et en tant que totalité et éternel présent.
L’homme riche de cette expérience du temps comme totalité sait qu’il ne quitte ni n’atteint jamais rien puisque, fondamentalement, tout est déjà là. Le mouvement du devenir n’est plus pour lui qu’une apparence. Pour autant, cette apparence fait aussi partie du temps comme totalité et c’est pourquoi uji, dans le chapitre du Shôbôgenzô qui porte ce titre, se présente comme l’entrelacement du devenir et de l’éternel présent. De même que « chaque grain de riz contient tout l’univers », en chaque instant fraction du temps qui s’écoule se trouve l’éternel présent, instant suprême qui contient tout, mouvement et repos, devenir et non-devenir. Réaliser cet instant suprême présent au cœur de chaque instant particulier affranchit de dukkha, du sentiment d’incomplétude inhérent au temps vécu seulement comme impermanence. Cet instant suprême relie l’univers tout entier « en un seul temps », comme le dit Dôgen, en une éternité non séparée du temps comme écoulement. Ce « seul temps », ce temps unique qui comprend et unit tous les temps particuliers, Dôgen l’appelle parfois « la treizième heure », signifiant par là qu’il ne s’agit pas du temps chronologique puisqu’au Japon de son époque la durée totale du cycle diurne était divisée en douze heures et non en vingt quatre heures. Dans le temps chronologique, il est un temps pour tout : minuit n’est pas midi, le temps des semailles n’est pas celui des moissons. La « treizième heure », en revanche, est omniprésente : elle habite chaque heure, chaque minute, chaque seconde du temps chronologique. On la réalise, et avec elle notre véritable nature, par l’abandon du corps et du mental (shin jin datsu raku), actualisant ainsi en nous-même l’entrelacement du devenir et de l’éternel présent.
L’éternité n’est donc ni devant nous ni derrière nous, elle est entièrement à notre disposition à tous les instants de notre existence et s’offre à nous avec chacun de ces instants car elle est nous et nous sommes elle.
Nous sommes embarqués pour un voyage qui doit nous conduire là où nous sommes déjà arrivés sans le savoir. Ce paradoxe est celui d’uji, l’existence-temps ; c’est aussi celui de la simultanéité de la pratique et de l’éveil ; c’est enfin celui qui tourmenta le jeune Dôgen : pourquoi pratiquer si nous sommes tous déjà bouddha ?

Ainsi, il appartient à l’homme de la Voie d’instituer en lui un va-et-vient mutuellement enrichissant entre sa pratique de la Voie et l’expérience du temps : celle-ci, à travers le vécu de l’impermanence, conduit vers celle-là, laquelle gratifie en retour d’une vision approfondie du temps en tant qu’entrelacement du devenir et de l’éternel présent qui permet de rendre vivante en soi la dimension ultime de la pratique : celle de shikantaza et mushotoku.
Le temps est ce qui asservit, il est aussi ce qui libère quand la pratique de la Voie nous en dévoile la véritable nature. On ne peut entrer dans le monde de l’éveil en gardant du temps une vision empreinte d’illusion.

Gérard Chinrei Pilet (Mai 2019)




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