Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Vent de l’Histoire et souffle de l’Esprit

Dans un kusen prononcé un an avant sa mort, maître Deshimaru disait : « notre époque et les années à venir sont celles de la transmutation. L’époque du matérialisme seul ou du spiritualisme seul et des « ismes » en tous genres est révolue. Il faut embrasser tous les « ismes », ne pas aller dans une direction unilatérale, gauche ou droite. Mais il faut en créer une troisième, une voie fraîche, une nouvelle naissance spirituelle… La vraie religion est plus importante que la respiration. Les hommes doivent abandonner l’ego, la compétition, la lutte, la volonté de puissance et devenir amis avec l’humanité tout entière. Ils doivent devenir des bodhisattvas… Promouvoir cet esprit ici et maintenant, cela commence par la transformation de quelques individus. Il faut ensuite que cette transformation s’étende au monde entier, amenant une vie nouvelle qui permette d’abandonner l’ego et de retrouver une dimension universelle. Zazen rend cela possible ».
Ces quelques lignes, qui sonnent comme un testament spirituel, sont l’expression d’une très belle et profonde vision de ce qui doit promouvoir l’indispensable tournant civilisationnel de ces prochaines décennies. Face à la force en apparence souveraine et implacable du vent de l’Histoire qui pousse les évènements dans une direction erronée, faisant prospérer toujours plus la logique du profit qui lamine les valeurs humaines ; face au matérialisme agressif qui domine les mentalités et détruit la nature ; face à la puissance déchaînée des « trois poisons » génératrice de haine, de fanatismes et de violences en tous genres, on peut être pris de découragement et se dire que rien ne pourra inverser ce courant des choses. Ce serait oublier le souffle de l’Esprit qui agit dans l’ombre tel le levain dans la pâte ou telle la graine qui, ensevelie dans la terre au plus fort de l’hiver, prépare en secret le printemps d’une nouvelle civilisation. Cette graine, que sèment tous les pionniers spirituels et leurs acolytes, est la promesse d’un changement de conscience seul à même de fonder un nouveau paradigme où l’égoïsme et l’individualisme arrogants laisseront place à la solidarité et à la générosité ; où « la lutte et la volonté de puissance » céderont devant l’émergence insoupçonnée d’une compassion et d’une sagesse renaissantes. Tel est le pouvoir aussi puissant que discret du souffle de l’Esprit qui se confond avec ces brises légères dont seule l’inclination des roseaux trahit par instants la présence.
La crise majeure que nous traversons actuellement – crise sanitaire qui se déploie sur l’arrière-fond d’une crise écologique d’une gravité plus grande encore – met bien en évidence l’existence de ces deux courants antagonistes du vent de l’Histoire et du souffle de l’Esprit. La logique du premier pousse à revenir au plus vite au schéma politico-économique d’avant la crise, d’en maintenir les principes et les fondements (soif effrénée de profit, obsession du « taux de croissance », concurrence acharnée sur fond de rêve de domination planétaire) avec, espéré en prime, l’abandon des récentes dispositions gouvernementales en faveur de l’environnement afin que la « reprise » soit rapide et puissante !
Dans une perspective inspirée par le souffle de l’Esprit, une crise est à la fois un chaos - et celle que nous traversons ne fait pas exception avec ses dizaines de milliers de morts, ses familles éplorées, ses pertes massives d’emploi, ses incertitudes quant à l’avenir - mais c’est aussi un moment « entre deux eaux » où s’offrent de nouveaux possibles, un moment des plus créateurs où l’imagination, l’inventivité dans la recherche de solutions nouvelles sont stimulées et où se multiplient des élans de solidarité, de bienveillance et de compassion qu’illustrent tous ces soignants dévoués jusqu’à l’extrême - au prix parfois du sacrifice de leur vie - toutes ces entraides mutuelles entre voisins ou entre jeunes et personnes âgées, ces repas gratuits distribués aux sans-abris, ces usines reconverties pour faire face à l’urgence et l’aspiration manifestée ici ou là à une humanité enfin consciente de sa communauté de destin.

Qu’en sera-t-il demain ? De quelle côté la balance penchera-t-elle ? Les soufis font une distinction pleine de sens entre « états » et « stations ». Par « état », ils désignent un moment d’accès temporaire à une qualité humaine essentielle – telle que la bienveillance, la compassion, l’amour désintéressé, la générosité, la sagesse – qui apparaît sous l’effet de quelques circonstances exceptionnelles et disparaît ensuite sans laisser de traces et sans qu’il soit en notre pouvoir de la susciter ou de la retenir.
Par « station », ils désignent ces mêmes valeurs humaines essentielles une fois que, les ayant profondément intégrées en nous et réalisées, elles soient devenues stables et permanentes et par conséquent capables de se déployer en toutes circonstances.
Si, au sortir de cette crise sanitaire, les belles qualités humaines qu’elle aura suscitées s’étendent massivement et deviennent des « stations » et non plus seulement des moments de grâce temporaires, ce serait l’indice que les graines semées par le souffle de l’Esprit ont atteint un stade suffisant de croissance pour commencer à prévaloir sur les pseudo-valeurs qui poussent depuis trois siècles le vent de l’Histoire à souffler dans une direction néfaste à la civilisation.


Gérard Chinrei Pilet (Mai 2020)




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