Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
La question du relativisme et de l’agnosticisme à la lumière de la parabole des aveugles et de l’éléphant

Nous nous projetons bien souvent sur la réalité en la confondant avec nos projections. Le proverbe « prendre ses désirs pour des réalités » est une bonne illustration de ce mécanisme, qui s’étend aussi aux peurs (au crépuscule, prendre une corde posée à terre pour un serpent), aux croyances et aux perceptions sensorielles (prendre le reflet du soleil sur le sable pour une surface d’eau). La réalité est une chose et ce que nous en percevons et disons en est une autre. Cela n’a pas échappé au Bouddha qui en fait en partie le thème de sa célèbre parabole des aveugles et de l’éléphant. Des aveugles de naissance n’ayant bien sûr jamais vu d’éléphant sont invités à découvrir ce qu’est un éléphant en le tâtant. L’aveugle qui avait tâté la trompe dit : « il est semblable à un timon courbe ». Celui qui avait tâté l’oreille dit : « il est semblable à un van ». Celui qui avait saisi une de ses défenses : « il est semblable à un pilon ». Celui qui avait saisi la tête : « il est semblable à un chaudron », et celui qui avait tâté le dos : « il est semblable à un monticule ».
Cette parabole a entre autres choses l’immense mérite de nous faire sentir à quel point nous pouvons parfois être à côté de la réalité et enfermés dans la tour d’ivoire de notre subjectivité. Toutefois, s’appuyer sur elle pour, comme le font certains représentants du nihilisme, prétendre que Bouddha considérait que « toute vérité est relative » et que « l’homme ne peut jamais sortir du subjectif humain » est une contre-vérité. Un regard attentif aux commentaires du Bouddha à sa parabole suffit à le démontrer. En effet, loin d’y remettre en cause l’existence d’une réalité objective et d’une vérité ultime, il fait de la pratique de la Voie la condition d’accès à celles-ci, ajoutant que, à l’inverse « des doctrines diverses des hétérodoxes qui ne connaissent pas par expérience les quatre nobles vérités et se critiquent mutuellement », « ceux qui connaissent par expérience les quatre nobles vérités et y réfléchissent sont unanimement d’accord. Ils ont la même expérience, le même maître, la même eau et le même lait. Ils brûlent avec ardeur pour le Dharma et demeurent à jamais dans le bonheur de la quiétude ».
Au vu de ces commentaires, il apparaît clairement que les aveugles de la parabole symbolisent « les hétérodoxes » qui, parlant de choses qu’ils ne connaissent pas réellement, faute des lumières que donne la pratique, émettent des points de vue totalement divergents et en viennent à « se critiquer mutuellement et à faire naître entre eux disputes et querelles ». Quant à l’éléphant, il symbolise la vérité ultime, une et éternelle, que le Bouddha appelle akala Dharma (le Dharma éternel), accessible seulement à ceux qui, par leur assiduité et persévérance dans la pratique de la Voie, ont ouvert en eux « l’œil de la sagesse », se guérissant ainsi de la cécité à laquelle condamne l’ignorance de sa véritable nature.
Ainsi, loin de rejoindre les rangs des agnostiques, relativistes et nihilistes pour lesquels « l’homme ne peut jamais sortir du subjectif humain », ni par conséquent appréhender une vérité ultime dont ils contestent d’ailleurs l’existence, la démarche du Bouddha est tout entière centrée sur le vœu de sauver les êtres de l’illusion de l’ego, du subjectivisme et de la souffrance qui en résulte. La déclaration solennelle qu’il fit, peu de temps après son éveil, sur la nature supra-rationnelle et supra-personnelle du Dharma par lui transmis, est à cet égard des plus éloquentes : « à présent, si quelqu’un dit de moi, le Pèlerin Gautama, que ma haute science et ma vision intérieure ne sont pas de nature supra-humaine, que j’enseigne une Loi tirée du raisonnement et de l’expérience courante, et dont l’expression me serait personnelle, si celui-là ne se rétracte pas, s’il ne se repent pas et s’il n’abandonne pas cette opinion, il tombera en enfer ».

Gérard Chinrei Pilet (Juin 2019)




Autres articles :