Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Unité et apparente multiplicité de la conscience

La question de la conscience est au cœur de la pratique de zazen. Des maîtres de notre école, il n’en est pas un seul qui ne l’aborde directement ou indirectement mais c’est dans un des chapitres du Lankâvatâra Sûtra intitulé « les huit consciences » qu’on la trouve traitée de manière exhaustive. Examinons brièvement ce qui en est dit.
Pour couper court à l’interprétation erronée qui peut être faite du titre de ce chapitre, le sûtra prend soin de préciser qu’il ne s’agit pas de huit consciences séparées et autonomes mais d’une seule conscience ayant des niveaux différents. Ce point, on comprendra pourquoi par la suite, est d’une extrême importance.
Les cinq premiers niveaux sont constitués par les cinq consciences sensorielles qui sont chacune le résultat d’une interaction entre un organe sensoriel et l’objet du monde sensible en correspondance avec cet organe. Ainsi, par exemple, la conscience visuelle est le résultat d’une interaction entre les yeux et les formes visibles et le même schéma s’applique à chacune des quatre autres consciences sensorielles. Produites par un ensemble de facteurs en interaction, ces cinq consciences sensorielles sont donc interdépendantes ; impermanentes, elles le sont aussi puisque n’existant que lorsqu’un organe sensoriel rencontre un objet du monde sensible.
Le sixième niveau de conscience, appelé manovijnâna, « a un champ propre qui est celui de percevoir la rationalité des choses », dit le sûtra. Il est donc identifiable à ce qu’on appelle la raison, à savoir la faculté de mettre en œuvre des concepts et de les organiser en un ensemble cohérent, permettant une approche logique du réel. Manovijnâna est lui aussi interdépendant puisque éveillé par les phénomènes et situations ainsi qu’impermanent puisque son activité est intermittente.
Septième niveau de conscience, manas, « champ des activités mentales », est aussi à l’origine d’une vision dualiste de l’existence : « Les grands dualismes fondamentaux tels que moi et le monde, moi et autrui, existence et non-existence surgissent de manas, le mental, et sont fixés, au moyen de la réflexion, par manovijnâna. Et c’est ainsi, continue le sûtra, que les sixième et septième niveaux de conscience travaillent de concert pour produire le monde des choses particulières ». Entendons par là : travaillent de concert pour produire la perception illusoire du monde comme un ensemble d’entités autonomes et séparées les unes des autres avec, pour centre de référence, un « je » perçu comme séparé et substantiel.
Quant au huitième et dernier niveau de conscience, nommé alayavijnâna (conscience réceptacle) et considéré comme « conscience fondamentale », il comporte deux aspects. Sous le premier, « il a pour fonction, dit le sûtra, d’enregistrer toute la mémoire de nos pensées, affections, désirs et actions », les emmagasinant sous forme d’empreintes latentes jusqu’à ce que les conditions adéquates à leur actualisation se produisent, assurant ainsi la continuité d’un processus entre plusieurs naissances successives et fondant la possibilité de la rétribution karmique, les caractéristiques propres à une naissance donnée dépendant de la nature des empreintes latentes déposées dans la conscience alaya.
Sous son second aspect, cette conscience alaya est « pure présence, semblable au vaste ciel qui accueille tout sans être affecté par rien » (d’où le qualificatif d’amala, sans souillure, qui lui est donné), infinie et libre de tout conditionnement. D’elle, le sûtra dit aussi qu’ « elle n’agit jamais mais ne fait que percevoir comme un miroir » : le miroir est immuable, les reflets sont changeants ; les reflets sont le contenu de la présence, le miroir la présence pure. Les sept premiers niveaux de conscience ainsi que les empreintes karmiques latentes contenues dans le huitième niveau sont des reflets dans le miroir de cette conscience fondamentale à laquelle rien n’est extérieur puisque, comme le dit le sûtra :

« De même que les mouvements de l’eau
  créent les vagues de l’océan,
  de même les différentes consciences
  naissent de la conscience fondamentale,
  qui ajoute qu’en dépit de cette émanation des divers niveaux de conscience,
  l’océan de la conscience fondamentale
  reste toujours le même
  quand l’agite le vent des mondes d’objets
  en formant toutes les vagues des consciences »

En d’autres termes, si les vagues des sept premiers niveaux de conscience apparaissent et disparaissent, l’océan de la conscience fondamentale demeure, il est « cette terre de bouddha qui ne naît ni ne meurt ». Aussi, devenir suffisamment intime avec elle, c’est par là même trancher « la grande question de la vie/mort ».

En conclusion, insistons sur le fait que, puisqu’il s’agit d’une seule et même conscience déclinée à des niveaux différents, tout est ouvert d’instant en instant. Il suffit de lâcher prise avec un niveau de conscience, par exemple avec manas, le flux des pensées évanescentes, pour qu’immédiatement le contact avec la conscience fondamentale soit établi, permettant que les pensées et autres émotions soient perçues telles qu’elles sont, dans leur vacuité, simples reflets sur le miroir de cette conscience fondamentale. C’est ce que dans le zen on appelle « penser sans penser » ou encore « penser du tréfonds de la non-pensée ». Le même processus s’applique aux cinq consciences sensorielles quand elles sont reçues à partir de la conscience fondamentale et c’est alors qu’ « on voit sans voir et qu’on entend sans entendre ». En somme, on peut dire que réaliser la Voie, c’est annihiler l’illusion d’une séparation entre la conscience fondamentale et les autres niveaux de conscience. Étant produite par manas, le mental, qui est lui-même une des déclinaisons de la conscience fondamentale, cette illusoire séparation est un jeu de la conscience fondamentale pour donner à son unicité l’apparence d’une multiplicité.


Gérard Chinrei Pilet (Septembre 2019)




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