Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Sur-développement technologique et intolérance à la frustration

Quelqu’un venant d’un pays économiquement défavorisé et doté d’une bonne connaissance de la France, de l’Angleterre et des Etats-Unis me confiait récemment sa surprise que, dans ces pays pourvus d’un niveau technologique élevé et qui, de surcroît, n’ont plus connu la guerre sur leur sol depuis plus de soixante dix ans, où les grandes épidémies ont disparu depuis des siècles et que les cataclysmes naturels épargnent, il y ait, chez une frange non négligeable de la population, un tel déferlement de souffrances morales et psychologiques, un tel désarroi et une telle difficulté à vivre heureux, toutes catégories sociales confondues.
A ses yeux, comme à ceux de ses instigateurs, il apparaissait évident qu’en libérant l’homme de nombreuses servitudes matérielles, le progrès technique allait apporter bonheur et joie de vivre. Il n’en est rien et son observation d’une augmentation du mal-être psychologique dans les sociétés technologiquement avancées est malheureusement des plus justes. Elle rejoint le constat établi par beaucoup d’observateurs de la vie sociétale et de nombreux éducateurs d’un développement croissant de ce qu’ils appellent « l’intolérance à la frustration ». C’est que, à force de s’épargner les peines caractéristiques de la réalité matérielle et de lui préférer les commodités artificielles de la technologie, l’humanité perd beaucoup de son aptitude à faire face aux contraintes naturelles de la réalité telle qu’elle est. La technologie a à ce point recouvert la réalité matérielle et concrète à laquelle elle dispense de plus en plus les humains de se mesurer qu’elle a tendance à leur rendre difficile d’en assumer les aspects les plus durs et les plus rugueux.
Au type d’homme façonné par les technologies post-modernes, la rencontre avec la réalité naturelle, dont il est le premier dans l’histoire à vouloir épargner ses enfants --- comme devoir marcher à pied, ressentir la plus petite sensation de faim ou de froid ou s’astreindre à faire une addition sans recourir à la calculette --- cette rencontre tend à devenir insupportable et insupportable la frustration qui en résulte.
En réfléchissant à tout cela me revenaient en mémoire ces propos de maître Deshimaru qui, avant beaucoup d’autres, avait remarqué que « le confort moderne et ses facilités rendent l’homme de plus en plus faible, tant au niveau du corps que de l’esprit ».
Si, comme cela s’avère être le cas, le monde moderne et son impressionnant attirail d’artifices technologiques inclinent à mettre l’homme à l’écart du réel tel qu’il est, l’éducation zen, qui a pour principe directeur de combler cet écart, devient encore plus précieuse, tant il est vrai qu’en s’écartant du réel ou en évitant de s’y confronter, on est sûr d’être rattrapé un jour ou l’autre par lui et d’en souffrir alors amèrement.
Au fil des siècles depuis le Bouddha, les maîtres de notre école nous l’ont dit et répété : l’homme ne trouvera jamais le vrai bonheur en s’écartant du plus profond de son être et de l’ordre cosmique auquel il est relié aussi intimement que la vague l’est à l’océan mais en s’en rapprochant toujours plus par une quête généreusement menée de sa véritable nature. En croyant pouvoir faire fi de cette sagesse millénaire, l’homme moderne s’est fourvoyé dans les chemins semés d’embûches de l’idéologie prométhéenne.


Gérard Chinrei Pilet (Octobre 2019)




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