Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Brève histoire de la Conscience

La Conscience originelle, appelée aussi visage originel ou esprit de bouddha, est fondamentalement libre et, parmi les libertés à sa disposition, il y a celle de s’identifier ou de ne pas s’identifier.
Sa condition naturelle, celle où elle est pleinement elle-même, est de ne s’identifier à rien, de ne rester sur rien, de « ne s’attacher à rien et de ne rien refuser ». Toutefois, libre à elle de s’identifier au corps et au mental et d’expérimenter ce que cette condition limitée a à offrir en termes de réjouissances et de souffrances : réjouissance de se croire autonome, doté d’une volonté propre et d’un pouvoir personnel, souffrance de se sentir séparé des autres et du monde et d’expérimenter les amères frustrations que l’apparition de la pulsion à s’attacher engendre immanquablement.
Quand, lassée de cet incessant va-et-vient entre réjouissances éphémères et souffrances/frustrations à répétition et dépitée que la poursuite du gain, du pouvoir, des amours, du succès, des divertissements… n’ait pas conduit au bonheur stable et profond espéré, elle se tourne vers la quête spirituelle, celle-ci lui révèle bientôt qu’entre bonheur stable et conviction d’être une entité séparée, le mariage est impossible.
Au fil de la Voie assidument pratiquée, vient un moment où la Conscience reconnaît qu’elle est elle-même le bonheur stable et profond vainement recherché dans les objets extérieurs et que c’est cette recherche elle-même qui constitue le grand obstacle à sa réalisation. A ce stade, mushotoku est vraiment compris et sa puissance spirituelle réellement entrevue : rien à chercher, rien à convoiter, tout est déjà là – paix, bonheur, plénitude – au sein même de la Conscience en apparence fragmentée par les identifications à ce que le Bouddha appelle « les cinq agrégats d’appropriation » et dont il nous enjoint de considérer que « ceci n’est pas moi, ceci n’est pas mien, ceci n’est ni moi ni mien » ( en apparence fragmentée car la Conscience en tant que telle ne peut jamais être fragmentée, de même que le miroir n’est jamais affecté par les caractéristiques particulières des objets qui s’y reflètent).
A chaque fois que la Conscience lâche les identifications, elle revient à sa vastitude originelle ; à chaque fois que, par la force d’inertie de l’habitude, elle les remet en place, elle s’en éloigne à nouveau et replonge dans les turbulences de l’errance samsârique.
Au début du processus d’évolution, la Conscience n’est pas accoutumée à demeurer en elle-même et le désir de s’aventurer sur les chemins du samsâra la séduit encore de temps en temps : fascination pour tel ou tel phénomène, vieilles habitudes de saisie et de rejet, remontée soudaine à la surface de désirs enfouis dans les couches profondes du subconscient qui nous surprennent par leur intensité et la vigueur encore intacte de leur pouvoir d’attraction alors qu’on se croyait libéré une fois pour toutes « de ce genre de trucs ». Toutefois, la persévérance dans la pratique et la fréquence accrue des périodes de non-identification concourent pour que la Conscience se sente peu à peu de plus en plus à l’aise en elle-même et en tant qu’elle-même. Elle peut dès lors rencontrer de nombreux phénomènes, être aux prises avec les situations parfois douloureuses de la vie quotidienne sans en être altérée durablement. Leur capacité à induire de la souffrance s’est dissipée sous les effets salvateurs de sa lumière, cette lumière si bien chantée par Koun Ejô dans son Kômyôzô Zanmai ( le samadhi du trésor de la lumière merveilleuse). Dès lors, à la place du sentiment de manque si caractéristique d’une Conscience fourvoyée dans les identifications, un sentiment de tranquillité et de bonheur serein diffuse sa présence à l’arrière-plan de nos vies, affleure dans nos activités et notre relationnel. Celui-ci, auparavant conditionné par l’illusion de la séparation et les attentes égotiques qui en résultent ( par exemple ne s’intéresser aux autres que quand on veut en obtenir quelque chose, devenir indifférent ou hostile à leur égard quand ils ne peuvent nous être d’aucune utilité) est transformé par la découverte que l’univers que nous percevions extérieur à nous existe en fait à l’intérieur de nous-mêmes, dans ce nous-mêmes désormais agrandi à la vastitude retrouvée de la Conscience originelle. Et c’est ainsi que du retour de la Conscience à sa source émergent naturellement l’Amour inconditionnel et la Compassion désintéressée : l’Amour/Compassion rejoint la Sagesse/détachement et l’un et l’autre se révèlent n’être en fait que les deux faces indissociables de la même réalité infinie.


Gérard Chinrei Pilet (Novembre 2019)




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