Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
« Retour au point zéro » et « true ego »

Maître Deshimaru disait parfois : « Si vous voulez être égoïste, soyez égoïste jusqu’au bout. Etendez votre ego à tout l’univers. » D’autres fois, il nous invitait pendant zazen à « revenir au point zéro ». Ces deux affirmations peuvent à première vue sembler contradictoires puisque l’une met l’accent sur l’extension de l’ego à tout l’univers et l’autre à son annihilation. Pourtant, loin de s’opposer, elles sont complémentaires puisque ce qui caractérise ce qu’on appelle ordinairement l’ego, c’est la création d’une séparation (illusoire) entre ce qui est appelé « moi » et l’univers. Du fait de cette séparation, jamais l’ego ne peut être égoïste jusqu’au bout, jamais il ne peut faire du moi l’univers entier. Pour que le moi soit perçu comme l’univers entier ou que l’univers entier soit perçu comme moi, il faut donc nécessairement « revenir au point zéro », revenir avant la construction d’un moi/je séparé, construction qui repose précisément sur l’identification au « corps éphémère », au « sac de peau » comme l’appelle parfois Dôgen. Dans l’un de ses premiers sermons, le Bouddha décrit ce « retour au point zéro » quand, après avoir énuméré chacun des cinq agrégats (le corps, les sensations, les perceptions, les volitions, les pensées) il ajoute : « cela n’est pas moi, cela n’est pas mien, cela n’est ni moi ni mien. » C’est cette grande vérité que zazen actualise quand il nous invite « à ne rien faire », « à ne rester sur rien », « à ne se saisir de rien et à ne rien refuser ».
Complémentaires, ces deux affirmations ne peuvent se réaliser que simultanément en ce sens que la réalisation de l’une ne peut se faire sans la réalisation de l’autre : « étendre son ego à tout l’univers » ne peut se faire sans « revenir au point zéro » puisque sans ce retour, l’ego personnel créateur de l’approche dualiste (moi et …) reste présent. Inversement, « revenir au point zéro » suppose « étendre son ego à tout l’univers » puisque c’est cette extension qui annihile l’approche dualiste. On ne peut pas dire non plus que l’une est la cause de l’autre car cela supposerait que l’une préexiste à l’autre ; ce qui n’est pas le cas puisque l’une ne peut exister sans l’autre. Elles sont en fait les deux faces indissociables de la même réalité, laquelle n’est rien d’autre que la libération.
On trouve un écho de ces propos dans le chapitre Yui butsu yo butsu du Shôbôgenzô où, citant un sage de jadis disant que « l’univers entier est le corps véritable de l’homme et la porte de l’émancipation », maître Dôgen commente ainsi : « Véritable veut dire votre propre corps. Vous devez savoir que l’univers entier, non pas votre corps éphémère, est votre vrai corps. » Et il ajoute, quelques lignes plus loin : « Ceux qui ne connaissent pas bouddha considèrent ce qui n’est pas le moi comme le moi (c’est-à-dire prennent le moi personnel comme le moi authentique). Ce que Bouddha appelle le moi n’est autre que l’univers entier. Donc, que vous le sachiez ou non, il n’y a pas d’univers entier qui ne soit pas nous-mêmes ». Ce « moi univers entier », c’est ce que maître Deshimaru appelait « true ego », en le distinguant du « petit ego illusoire ».
Ce passage de l’ego personnel illusoire au « true ego » met un terme à dukkha, le sentiment d’incomplétude induit par l’illusion de la séparation ; il est aussi ce qui, en ramenant la conscience à sa vastitude originelle, tranche par expérience directe « la grande question de la vie-mort ». En effet, le moindre petit effort produit en direction d’une non-identification au corps éphémère produit immédiatement une ouverture de la conscience à sa vastitude originelle. Faites-en l’expérience.

Gérard Chinrei Pilet

(Septembre 2025)




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