Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Ni substantialisme ni nihilisme

« Comme les étoiles, les mouches volantes ou la flamme d’une lampe,
Comme une illusion magique, une goutte de rosée ou une bulle,
Comme un rêve, un éclair ou un nuage :
Ainsi devrait-on voir tous les phénomènes conditionnés »

C’est par ce quatrain que se termine le Sûtra du Diamant. C’est un rappel de la vacuité des phénomènes avec en arrière-plan le message que s’y attacher ne peut conduire qu’à dukkha, la souffrance, et aux illusions de toutes sortes.
Comme tous les enseignements de première importance, celui-ci demande à être non seulement entendu ou lu mais plus encore approfondi par l’observation faite au quotidien de l’évanescence des phénomènes et, plus encore, porté à pleine efficience par la pratique de la Voie jusqu’à ce qu’il imprègne nos yeux, nos oreilles, notre bouche, notre peau et notre esprit. Il imprègne vraiment nos yeux quand ce qu’ils voient est immédiatement ressenti comme impermanent, nos oreilles quand il en va de même avec ce qui est entendu, notre bouche quand il en va de même avec ce qui est goûté, notre peau quand il en va de même avec ce qui est touché, notre esprit quand il en va de même avec ce qui est pensé.
Nos organes sensoriels sont les portes par lesquelles s’établit le contact avec les phénomènes extérieurs. De quelle nature est ce contact pour nous ? Est-il immédiatement celui de la saisie ou du rejet, de l’attrait ou du refus ou est-il instantanément celui du non-attachement ?
Les organes sensoriels sont aussi la porte d’entrée en nous de « ce qui nous arrive », de tous ces évènements ou situations qui tissent la trame d’une vie. Comment les appréhende-t-on ? Comme quelqu’un qui en voit tout de suite la vacuité ou, à l’inverse, comme quelqu’un pour qui la vacuité reste encore tellement de l’ordre de la théorie que ces évènements, selon leur nature, le font monter au septième ciel ou sombrer au fond du désespoir ?
Comme tous les enseignements radicaux, celui-ci ne supporte pas la demi-mesure ou le compromis : ou on est « pris » par les phénomènes comme un poisson à l’appât qui lui est tendu parce que notre vision d’eux n’est pas juste et, alors, dukkha nous guette au tournant ; ou « la vision juste » nous habite vraiment et dukkha laisse la place à une sérénité tranquille.
Toutefois, ce serait se fourvoyer que de considérer que cette vision juste justifie le laxisme dans l’action ou les négligences dans le comportement. Voir la vacuité des phénomènes ne nous dispense en rien d’être complétement présent à eux, d’agir en faisant les choses jusqu’au bout, d’être à la hauteur de nos engagements et d’assumer nos responsabilités. A un certain niveau tout est comme un rêve et cette vision doit nous habiter au plus profond de nous. A un autre, tout ce que nous faisons a une importance extrême. La doctrine du Bouddha n’est ni du substantialisme (prêter aux phénomènes une consistance ontologique qu’ils n’ont pas) ni du nihilisme (nier toute réalité aux phénomènes et s’en prévaloir pour se montrer négligent ou pour récuser toute valeur). Ce que ce « ni…ni » révèle n’est pas vraiment exprimable. Il est ce lieu au-delà de tout lieu où, pour reprendre les mots de Hyakujo, « les phénomènes et l’absolu s’interpénètrent sans obstruction »

Bon été à toutes et à tous

Gérard Chinrei Pilet (Juillet 2020)




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