Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Le seul véritable refuge

« Y a-t-il quelque chose à quoi l’on puisse se raccrocher ? Seul l’ignorant peut s’illusionner sur un moi qui est en fait un non-moi, sur un monde qui est par nature impermanent ; seul il peut refuser de pratiquer le Dharma, s’en détourner et même l’avoir en aversion. N’est-ce pas là s’égarer ? »
Comment mieux poser que ne le fait ici Dôgen la question du refuge ? Tous les hommes éprouvent le besoin d’en avoir un, mais la grande majorité d’entre eux ne voient pas ou ne veulent pas voir que celui qu’ils ont choisi repose sur les sables mouvants de l’impermanence. Aussi, lorsqu’à un moment ou à un autre de leur vie, souffle avec force le vent de mujo, emportant en quelques rafales le toit du refuge et le refuge lui-même, ils restent désemparés, perdus, effrayés et se confondent en lamentations : « que me reste-t-il à présent à quoi me raccrocher ? » ; « avec cette perte, c’est comme si le sol se dérobait sous mes pieds » ; « je me sentais fort, avec l’impression que rien de grave ne pouvait m’arriver, et voilà que soudain la maladie me terrasse et me laisse comme anéanti ».
Ces moments où tout chancelle sont pour tout homme, mais plus encore pour l’homme de la Voie, des moments de vérité où les attachements restés présents sont implacablement mis en lumière et dévoilée la misère ontologique de l’homme prisonnier de l’illusion du moi. Il faut avoir éprouvé jusqu’à la nausée l’inanité des pseudo-refuges pour que la lumière du seul vrai refuge se laisse entrevoir dans le brouillard du désespoir ou de la perdition. C’est ce qui se passa pour le jeune Gotama le jour où, quittant le palais de son père et son luxe ensorceleur, il rencontra un malade, un vieillard et un cadavre. Le voile de l’illusion soudain se déchira, lui révélant en un éclair l’enjeu réel d’une vie d’homme.
Aussi n’est-il pas étonnant que, devenu Bouddha, cette question du refuge soit traitée par lui avec l’autorité de celui qui parle par expérience : « ayez le véritable soi-même pour lampe, ayez le véritable soi-même pour refuge, ayez le véritable soi-même pour lampe et unique refuge », assène-t-il dans ses ultimes enseignements. Voilà qui est clair : il n’existe qu’un véritable refuge, tous les autres sont des pseudo-refuges aussi peu sûrs qu’une maison construite sur des sables mouvants. Si le Bouddha qualifie d’unique refuge le véritable soi-même, c’est que, par expérience directe, il le sait être le seul refuge à l’abri de l’impermanence.
Ce véritable soi-même, encore appelé « nature de bouddha » ou « visage originel », maître Deshimaru l’appelle « true ego ». C’est à lui et à sa différence d’avec « le petit ego » qu’il fait référence quand il dit : « si vous voulez être égoïste, soyez égoïste jusqu’au bout ; étendez votre ego à tout l’univers ». Quant à Bouddha, il en précise ainsi les caractéristiques et la fonction : « il y a un non-né, non-devenu, non-créé, non-conditionné ; s’il n’y avait pas de non-né, non-devenu, non-créé, non-conditionné, il ne pourrait être montré aucun chemin d’évasion hors de la naissance, du devenir et du conditionné. Mais puisqu’il y a un non-né, non-devenu, non-créé, non-conditionné, il peut être montré un chemin permettant de sortir de la naissance, du devenir et du conditionné ».
Montrer ce chemin, c’est ce à quoi il s’est employé en invitant chacun à tourner son regard vers l’intérieur, à laisser passer tout ce qui se présente à la conscience, à se dépouiller de ce prétendu moi et, dans ce dépouillement absolu, à se laisser absorber dans l’océan de l’éternel présent et du grand vide-plénitude. C’est au prix de cette mort à l’ego et de ce retour au point zéro que se laisse découvrir le seul véritable refuge. Ce refuge-là ne nous quitte jamais, pas même à la mort. C’est nous qui le quittons quand on s’identifie aux cinq agrégats sans cesse changeants et qu’on se laisse séduire par « les métamorphoses magiques des phénomènes » qu’évoque Vimalakirti. Quand cessent ces identifications et ces fascinations se découvre l’éternelle présence « de ce qui n’est jamais venu à l’existence et n’a jamais cessé d’exister », pour reprendre les mots d’Obaku. C’est cette présence/plénitude qui comble tous les manques et nous arrache à l’errance samsarique et à ses sortilèges.
L’engagement sur ce chemin fut donc à juste titre qualifié par le Bienheureux de « prise de refuge » ; prise de refuge dans le Bouddha, le Dharma et la Sangha sans l’assistance desquels le parcourir avec succès s’avèrerait impossible.


Avec tous mes vœux d’heureuse année et de bonne pratique


Gérard Chinrei Pilet (Janvier 2019)




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