Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Hishiryo, pilier de la vision méta

Dans ses enseignements recensés sous le titre « concentration et observation », maître Deshimaru relate ses entretiens avec Jonas Salk, célèbre biologiste américain, qui avait demandé à le rencontrer. L’objet de leur entrevue reposa sur ce que ce chercheur appelle « la métaphysiologie », terme créé par lui pour désigner « la nécessité de relier la biologie aux énergies et éléments placés en dehors des organes du corps et qui les gouvernent ». En accord avec lui sur cette nécessité, maître Deshimaru l’élargit même à d’autres domaines de la connaissance humaine que la biologie. Voici ce qu’il en dit : « je pense qu’il est nécessaire de créer une métaphysiologie, une métapsychologie, une métathéologie. De quelle façon harmoniserons-nous, créerons-nous les liens entre le spirituel et le matériel ? Pour la civilisation actuelle, c’est un problème très important. Je lui ai expliqué que c’était possible par zazen et lui ai parlé de la conscience hishiryo, ce qui l’a fortement impressionné ».
De nos jours en effet, ce manque de lien entre le matériel et le spirituel se fait fortement sentir et la raison en est l’absence d’un principe unificateur de ces deux pôles. Ce principe, maître Deshimaru le désigne ici par méta, préfixe grec qui signifie « au-delà » et qu’on retrouve dans des termes français tels que métamorphose (passage au-delà d’une forme donnée) ou métaphysique (science investiguant dans un domaine situé au-delà du monde physique) ; on peut aussi le désigner par le préfixe japonais hi, qu’on trouve dans hishiryo (au-delà du mode de pensée propre au mental), et c’est précisément à lui que fait référence maître Deshimaru quand il dit à son interlocuteur que zazen, et hishiryo qui en est le cœur, peuvent être ce principe unificateur créateur de « lien entre le matériel et le spirituel ». En effet, à l’esprit dualiste et discursif propre au mental, hishiryo substitue une vision englobante qui relie tout à tout et pour laquelle « l’infiniment petit est identique à l’infiniment grand » car procédant l’un et l’autre d’un principe commun.
Cette vision englobante et vraiment riche de sens dans laquelle les choses s’interpénètrent et l’objet le plus infime se trouve relié au plus sublime, on la trouve à l’œuvre dans maints passages du Shôbôgenzô, tel celui-ci : « lorsque pousse un brin d’herbe, l’univers entier s’y révèle ; en chaque pore de la peau bat la pulsation de la vie des trois mondes. Cela est saisi par prajna, non au moyen d’un raisonnement, mais d’une façon immédiate ».
Prajna est l’exact équivalent sanskrit d’hishiryo. Il signifie en effet connaissance (jna) transcendante (pra), que maître Dôgen distingue de vijnana, connaissance (jna) discursive (vi) liée au mental, propre à établir des différenciations mais impuissante à percevoir le principe unificateur les transcendant. C’est bien par zazen, comme le dit maître Deshimaru, que le passage de vijnana à prajna (ou de shiryo à hishiryo en langage japonais) peut s’opérer.
C’est ce changement de niveau de conscience qui ouvre à la vision englobante, à la vision méta.
Cette vision ne sera jamais tentée de limiter l’univers au monde physique ni de considérer un aspect partiel du cosmos comme une réalité séparée et indépendante du reste ; elle n’attribuera pas non plus à la pensée logique plus de réalité que celle qui lui revient effectivement, à savoir la découverte de certaines lois du monde matériel et leur mise en œuvre à des fins pratiques ; enfin, elle saura, par expérience directe, que « les phénomènes et l’absolu s’interpénètrent sans obstruction ». Cet aphorisme, l’éducation zen le rend vivant dans les choses à faire au quotidien : « nettoyer la cuisine, c’est nettoyer l’esprit » : pas de césure entre le matériel et le spirituel. Le matériel est spiritualisé et le spirituel incarné dans l’acte de nettoyer la cuisine. Pas de séparation, pas de cloisonnement. C’est de cette vision méta appliquée à tous les domaines dont le monde moderne a urgemment besoin, lui qui s’est totalement construit sur un paradigme centré exclusivement sur vijnana, avec pour conséquence l’apparition d’une société mondiale certes techniquement évoluée mais à l’état d’esprit fortement matérialiste et à une spiritualité qui, quand elle existe, peine souvent à s’incarner dans la dimension concrète du vécu quotidien ; une société de surcroit minée par le nihilisme qui n’est lui-même que la conséquence d’un manque de lien de l’homme avec l’univers et la Conscience originelle qui en est la source et du manque de sens qui en résulte.
Maître Deshimaru avait pleinement conscience de tout cela, d’où ses tentatives de convaincre scientifiques et chercheurs de la nécessité d’accéder à un autre paradigme, comme le montre entre autres son dialogue avec le Professeur Salk.

Gérard Chinrei Pilet

(Mars 2026)




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