Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Ni intellectualisme ni impasse sur l’étude des enseignements des maîtres (1)

La Voie du zen est parfois présentée comme une Voie qui se suffirait de la pratique du seul zazen et qui déconsidérerait toute approche intellectuelle, y compris celle relative à l’étude des textes du corpus bouddhique. A l’opposé, on peut trouver au sein de cette Voie ou, tout au moins, dans la mouvance qui se réclame d’elle, des érudits qui considèrent comme suffisante une démarche reposant sur la seule étude savante des textes doctrinaux.
Ces deux façons de voir rendent-elles compte, chacune à sa manière, de deux approches possibles de la pratique bouddhique ou doivent-elles au contraire être l’une et l’autre dépassées ? C’est ce que nous allons examiner. Cet examen fera l’objet de plusieurs articles successifs dans les prochaines lettres du mois.

De prime abord, nous pouvons faire le constat que, sur la Voie du zen, il n’est aucun maître qui n’ait fustigé la prétention à la réaliser en se contentant de l’étude livresque des textes et de l’approche exclusivement intellectuelle.
Ainsi, dans le chapitre gyoji du Shôbôgenzô, maître Dôgen critique avec la plus grande virulence « les maîtres des sutras et des traités » qui, tout entiers absorbés dans leur travail d’étude et de traduction des textes, négligent la pratique concrète de la Voie et induisent de nombreux moines à faire de même : « à l’époque de la venue du premier patriarche depuis le pays de l’ouest, dit-il, il existe en Chine nombre de moines qui restent tributaires des sûtras et des traités, sans qu’ils se mettent à la recherche du vrai Dharma. Bien qu’ils les fréquentent avec assiduité, ils sont peu éclairés quant à leur signification et à leur portée. Cela provient non seulement du karma accumulé en cette vie mais aussi du karma négatif accumulé au cours de leurs vies antérieures. De ce fait, durant la vie présente, ils n’entendront jamais l’arcane du Tâthâgata ni ne verront son véritable Dharma. Ils ne se feront pas éclairer par le visage originel transmis du Tâthâgata ni ne sauront manifester l’esprit de bouddha qui lui est propre. Ils n’entendront point le vent qui souffle depuis la maison de la multitude des Bouddhas ». Et pour bien enfoncer le clou, maître Dôgen ajoute : « voilà le petit bétail qui brouille et souille le Dharma de Bouddha ».
Comme on peut le constater à la lecture de cette dernière remarque, maître Dôgen ne déplore pas seulement que ces « maîtres des sûtras » qui se dispensent d’une pratique concrète de la Voie passent à côté de toute réalisation spirituelle authentique mais aussi qu’ils diffusent de ces textes une interprétation erronée et dénaturent ainsi le Dharma de Bouddha. On peut dire que l’ensemble des maîtres de l’école zen sôtô adhère à ce point de vue que résume cet adage zen bien connu : « le maître pointe son doigt en direction de la lune et l’imbécile regarde le doigt ». Cette métaphore stigmatise l’erreur des érudits et autres lettrés qui tombent dans le travers de l’intellectualisme, c’est-à-dire dans une approche exclusivement intellectuelle de la Voie. En empruntant au Bouddha l’image de la soif par laquelle il illustre l’état d’ignorance de notre véritable nature et l’insatisfaction qui y est liée, on peut dire que les doctes et autres savants dans les Ecritures qui étudient sans pratiquer se condamnent à ne jamais trouver la source d’où jaillit l’eau qui désaltère vraiment. Faute de cela, ils en viennent, sans en avoir bu une seule gorgée, à discuter inlassablement quant à savoir si elle est alcaline ou sulfatée ou magnésienne. Comme le disait autrement maître Deshimaru : « essayez d’expliquer la saveur d’un mets à quelqu’un qui n’en a jamais goûté. Tous vos habiles discours resteront pour lui lettre morte. »
Dans un langage plus philosophique, la sentence zen « yui butsu yo butsu » (seul bouddha connaît bouddha) dit la même chose. Seul celui qui, par la pratique de zazen, actualise l’esprit de bouddha présent en lui, seul celui-là peut connaître réellement l’esprit de bouddha car il le connaît alors de l’intérieur, par expérience directe. Celui-ci étant par nature fukatoku, c’est-à-dire insaisissable par les concepts et la pensée discursive, c’est le seul moyen de le connaître. Ce n’est pas une réflexion poussée à l’extrême et devenue de plus en plus subtile et abstraite qui peut nous introduire au cœur de prajna, la connaissance transcendante, la sagesse « au-delà ». Prajna, tout comme hishiryo qui est son équivalent japonais, se situe sur un plan au-delà (hi) de la pensée conceptuelle (shiryo). C’est ce que ne comprennent pas ou ne veulent pas admettre « les maîtres des sûtras et des traités » ni non plus d’ailleurs beaucoup de scientifiques et philosophes modernes qui nient a priori l’existence d’une connaissance supra-rationnelle et la possibilité d’y accéder par la pratique d’une Voie spirituelle. Laissé à lui-même, le langage ne donnera jamais l’expérience de ce qu’il énonce. Or seule l’expérience peut rendre vivant un nous et transfigurer la simple littéralité des mots.

(à suivre)

Gérard Chinrei Pilet

(Avril 2026)




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